La lune n’était pas encore pleine. Elle se montrait juste assez pour rappeler qu’elle observait. On avait réveillé Daniil à l’instant précis où le ciel cessait d’être bleu. Personne n’avait frappé ; on n’en avait plus besoin. Il s’était levé sans poser de question et avait suivi le couloir jusqu’à la salle basse où le Cercle l’attendait déjà. L’air était chargé d’une odeur de fer tiède et de cendre froide. Le Vinarque ne parla pas longtemps. > — _Ce soir, tu donnes._ Daniil comprit avant même que les mots ne prennent forme. Il regarda ses mains, qui tremblaient à peine. Cette absence de panique l’étonna. On lui montra la lame. Elle était petite, propre, et n’avait pas été façonnée pour tuer, mais pour ouvrir. On ne lui expliqua pas où couper ; le geste faisait partie de ce qui devait être appris sans parole. Le sang ne devait pas être pris. Il devait venir. Lorsqu’il entailla sa paume, la douleur fut vive et précise, presque offensante. Elle ne fut pas assez forte pour lui arracher un cri, mais suffisante pour le ramener brutalement à lui-même. Le sang coula dans le bassin commun, où il se mêla à celui des autres, sombre et indifférencié. Personne ne détourna le regard. Personne ne sourit. Il se sentit d’abord vidé, puis relié. Quelque chose semblait avoir quitté son corps pour s’installer ailleurs : dans les murs, dans les respirations qui l’entouraient. Ce n’était pas une perte. C’était un déplacement. Quand la lune se montra enfin tout entière, quelqu’un banda sa main. Il n’y eut ni paroles de réconfort ni félicitations. Seulement un geste sûr, presque tendre, comme on en réservait à ce qui était désormais nécessaire. Plus tard, seul sur son lit, Daniil comprit ce que personne ne lui avait jamais dit : l’homme de la cave n’avait pas été son épreuve. Le sang l’avait été. Parce que le sang ne mentait pas. Parce qu’après l’avoir donné, on ne pouvait plus se prétendre innocent. Cette nuit-là, Daniil ne dormit pas. Et pour la première fois depuis longtemps, il n’attendit pas le matin.